samedi 13 juin 2026

94 - Deux pour toujours

Ils s'aimaient tout à la fois à leur manière et comme tout le monde. Fort banalement, et également selon leurs normes. Avec une bosse en plus pour Pierre et des lourdeurs en moins pour Marie.
 
Et surtout, des vues plus lointaines que les gens ordinaires : les pieds frôlant terre, la tête au-dessus des pesanteurs.
 
Pierre avait voulu faire de son dos un sommet, il en fit finalement un refuge.
 
Une position sociale en équilibre entre le haut et le bas, un espace crucial où tout pouvait soit s'effondrer, soit s'ériger. Une croisée de tous les chemins, la pierre angulaire de sa chute ou de son envol.
 
Il ne souhaitait ni nier son infirmité ni la brandir en étendard. La seule façon de l'évoquer avec justesse et mesure était de l'afficher telle qu'elle se présentait : hideuse, anormale, à contre-courant des conformités universelles, indécente et cependant inévitable. Outrancièrement visible, il devait l'assumer pour la simple raison qu'il l'avait méritait de par sa naissance. Né avec, et donc impossible à renier, elle s'imposait à lui. Il la portait sans pouvoir la cacher.
 
Autant la laisser là où elle était.
 
La meilleure attitude dans son cas consistait à mettre en avant ce qui en valait la peine : ce qui se dissimulait aux regards. Sa virilité contrebalançait avantageusement sa disgrâce.
 
Ses ailes ultimes, en forme de consolation à sa laideur, résidaient là. Le salut par le phallus.
 
Il s'accrochait à cette réalité brute, même si celle-ci lui apparaissait obscène, saugrenue, drôle et pitoyable. Il savait que sa richesse véritable se situait non pas entre ses épaules ainsi que le prétendaient les sots idéalistes, nombreux hypocrites et faux humanistes de son siècle sans épaisseur, mais entre ses cuisses.
 
Il acceptait l'incroyable caprice du sort, acquiesçant avec zèle à ce cadeau céleste et remerciant chaudement la mauvaise fée de son berceau d'avoir ajouté cette légèreté à son enclume dorsale. Pierre le bossu tenait son rôle jusqu'au bout. Et cela lui allait d'ailleurs à merveille.
 
Marie la future mère de leur enfant ne cessait de réclamer cette chair féconde en ses flancs.
 
Elle désirait un petit Pierre.

Mais sans excroissance.

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