Si Pierre ne commençait pas vraiment à devenir un adulte à part entière, du
moins il cessait d'arborer un visage aux douceurs juvéniles. Ses traits se
marquèrent du sceau de l'infamie : inesthétiques, grossiers, désagréables à
regarder. Sa face dénuée de séduction incarnait le tue-l'amour.
Un poids supplémentaire pour l'infortuné, pensera-t-on ?
Pas tant que ça en vérité. Aussi sensible qu'il se montrât, il ne
s'affichait guère pour autant comme un romantique. Il se fichait pas mal de ne
pas avoir une belle gueule, misant plus volontiers sur la virilité de ses
transports charnels. En effet, il accordait surtout de l'importance au feu qui
l'habitait. Et non aux délicatesses et suavités des approches nuptiales
sophistiquées. A mesure de sa transformation, il assumait sans complexe ses
aspérités physionomiques, adoptant une attitude de bourrin en parfait accord
avec sa trogne de bulldozer.
Il se satisfaisait de ce que la cruelle nature lui avait octroyé : peu
d'éclat et beaucoup de friche. Le réel problème pour lui n'était point sa
disgrâce faciale mais sa grimace dorsale.
Il se demandait comment il pourrait un jour se mettre en couple avec une
femme acceptant d'affronter quotidiennement la hideur de sa bosse.
Ses camarades de classe lui avouaient qu'au réfectoire il ressemblait à un
rat vautré sur sa nourriture. Et lorsqu'il courait, il faisait penser à la fuite
d'un gros cafard trapu. Ou quand il se retrouvait à quatre pattes, on voyait en
lui un énorme crabe. Ce qui était vrai. Ainsi, à travers bien des aspects de sa
vie courante il se déshumanisait involontairement, accentuant le caractère
grotesque de sa difformité.
Là seulement il se sentait atteint dans sa dignité humaine.
Pour le reste, il se comportait aussi lourdement qu'une massue. Le temps
passait, les choses s'empiraient sur certains points, s'amélioraient sur
d'autres. Et, poursuivant laborieusement ses études, le jeune bossu se bonifiait
en tant que rocaille. Ou plutôt, il grandissait et s'enlaidissait tout à la
fois.
Il s'épanouissait dans ses meilleures parties, même quelques ombres
s'opposaient à sa quête de lumière. De fait, il progressait plus qu'il ne
reculait.
À sa façon, il brillait.
Pareil à un magnifique crapaud.
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