vendredi 3 avril 2026

25 - Deux étincelles

Les jours suivants on les vit en ville main dans la main. En vérité on ne remarquait que deux choses à travers ce couple échappé d'un conte effrayant : un rocher et une flamme.
 
Un bossu et une blonde.
 
Ils se montraient sans mensonge aux yeux du monde : le premier dans son outrance, la seconde dans son éclat. Le cauchemar pendu au bras du rêve, et inversement. A prendre ou à laisser, que cela plaise ou non !
 
Avaient-ils conscience d'être au centre de tous les regards ? Oui et non. Ils agissaient en oubliant que la réalité était normale, bien qu'ils n'ignorassent point venir d'ailleurs, de loin, d'un autre ciel, d'une terre différente.
 
Lui était issu de l'ombre, elle de la lumière. Il sortait du bas, elle du haut. Né infirme, Pierre ne méritait rien. Éclose sous une bonne étoile, Rose avait tout reçu. Ils incarnaient la rencontre des horizons opposés.
 
Ils se savaient entourés de gens communs et appartenir eux-mêmes aux êtres d'exception.
 
Leur accord, qu'on le conçût complémentaire ou antinomique, formait une évidente aberration, une anomalie flagrante. Ils dissonaient au sein de l'ordre établi. Quoi de plus humain que de relever l'étrangeté perçant l'ordinaire, de désigner le furoncle qui défigure le quotidien ?
 
On les lorgnait, les scrutait, les jugeait, leur décochait des mots tranchants à voix basses et les dilapidait de pensées assassines ! Les moins féroces s'émouvaient de ce duo déconcertant, biscornu, dérangeant, tout en s'interrogeant sur les mystères de l'amour, mi-émerveillés, mi-incrédules à la vue de cette ortie et de cette fleur enlacées...
 
Pierre paradait, Rose florissait.
 
Qui se révélait le plus pitoyable, le plus remarquable ? Le monstre ou la belle ? Lequel suscitait davantage de flèches, d'égards, de moqueries, de compassion ? Le crapaud ou la créature ?
 
Leur bonheur tout neuf les protégeait contre les coups et les bassesses, certes. Cela n'empêchait ni les rires ni les rumeurs. Ils s'aimaient dangereusement. Au bord d'une explosion, les amoureux s'enflammaient, s'étreignaient, s'embrassaient, totalement insouciants au milieu de ce cirque social.

Leur coeur battait comme une bombe à retardement.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire