lundi 6 avril 2026

28 - Fuir la honte

Le lendemain Pierre prit la pleine mesure de ce séisme.
 
Pour lui le scandale, l'outrage et la honte furent vertigineux ! Il savait que jamais plus il n'oserait apparaître parmi les moqueurs qui l'avaient vu se faire humilier devant Rose, les fesses à l'air.
 
Assurément, on rirait de cette histoire partout, pour toujours. Ses pleurs ridicules, son pantalon baissé, son postérieur rougi, tout cela entrerait dans les annales locales, se graverait dans les mémoires et forgerait une légende navrante à son sujet. Les gens se tordraient d'hilarité sur son dos... Lui le bossu, le comble de la cruauté !
 
Nul ne pourrait oublier sa déculottée magistrale. Son nom serait définitivement lié à cette correction publique. On venait de le blesser, de le briser, de le tuer.
 
Sa dignité bafouée, sa renommée anéantie, son image ruinée, il devait quitter la ville, se cacher à l'autre bout du monde, sous peine de périr sur place, dévoré par le feu de l'humiliation ! Désespéré par la perte de son amour (il finit par admettre que Rose l'avait abandonné), démoli par les coups, défiguré par les bleus, assommé par le choc psychologique, il dut se rendre à l'évidence : toute sa personne incarnait la faiblesse, l'insignifiance, la petitesse. Jusqu'alors il se croyait un homme, en réalité il n'était qu'un moucheron. Il pensait représenter un sommet, il ne reflétait que la vacuité d'une cervelle vide, la misère d'un corps de chimpanzé.
 
Son enfance avait été une aire de bonheur sans aspérité. Un espace de liberté protégée où sa bosse joua un rôle plutôt secondaire en termes de vie familiale et scolaire. Ni pesanteurs ni contrariétés insurmontables. Ses préoccupations enfantines, fort légères, étaient celles des âmes puériles avides de jeux, de découvertes, plus promptes à rêver qu'à se poser des questions qui, à cet âge, n'ont pas lieu d'être...
 
Assez immature, insouciant, il avait traversé les années comme un chiot inconsistant, ne mesurant nullement l'ampleur de ce chardon dorsal qui plus tard devait devenir le centre de son existence, le pôle de son destin, le point crucial de son malheur.
 
Les anniversaires, les camarades, les vacances à la mer, les pupitres de l'école constituaient le socle de ses jours heureux, une période initiatique et finalement très banale où rien de vraiment grave n'aurait pu se passer.
 
Il avait grandi ainsi loin des heurts ordinaires de son siècle, peu concerné par les problèmes sociaux, et pour dire la vérité, médiocrement éveillé.
 
Précisons que n'ayant guère progressé au cours de sa scolarité, au lieu d'entrer en classe de sixième, il fut placé dans une institution spécialisée pour élèves en difficultés où il végéta jusqu'à ses seize ans.
 
Cette raclée monumentale reçue la veille permit de lui remettre les pieds sur terre. Il affrontait dès maintenant l'univers des adultes. Terminé le temps de l'indolence ! La sonnerie du réel retentissait au plus profond de son être. Il ouvrait enfin les yeux !

Pour ses parents cette épreuve brutale (et néanmoins fondatrice selon eux, donc bénéfique pour entreprendre un nouveau départ) fut l'occasion idéale pour l'envoyer dans une meilleure structure pédagogique qui pût mettre du plomb dans le crâne de ce sempiternel cancre.

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