vendredi 13 mars 2026

12 - Polir Pierre

Pris en main de manière virile et responsable dans un cadre austère où son infirmité était perçue de front, sans façon, le gamin au corps tordu prit conscience à travers ces nouveaux regards non pas du poids de sa bosse mais de sa légèreté.
 
Ici pas question de perdre temps et énergie à des futilités : sa dérangeante protubérance ne serait jamais traitée avec des pincettes. On ne voyait pas dans la difformité de son anatomie un sujet sensible à amoindrir, aplanir, nier. On acceptait de dévisager sa disgrâce. Face à cette dure réalité on n'éprouvait nul besoin de détourner les yeux, encore moins d'adopter un discours hypocrite.
 
Au contraire on n'hésitait pas à l'appeler "le bossu" pour le désigner immédiatement dans le groupe, exactement comme on dit "le Noir" pour identifier un Africain mêlé à des Blancs. Dans cette institution religieuse on ne considérait pas injurieux le fait de nommer un chat un chat. Quoi de mieux pour forger les juvéniles tempéraments ?
 
C'est dans ce contexte que le coeur de Pierre put s'épanouir sainement et intelligemment.
 
Il se révéla un élève moyen.
 
Franchement médiocre en classe, il n'apprenait pas parfaitement ses leçons. Peu doué pour les études, il semblait assez paresseux, davantage intéressé par les images que par les livres secs, plus porté vers la rêverie que vers le travail. Son esprit lent et sa nature frivole l'empêchaient de progresser. Même en lui tapant sur les doigts, rien ne pouvait y faire : issu d'un ciel trouble plutôt que d'une terre ferme, il ne se destinait de toute évidence pas à devenir un garçon avec la tête et les pieds enracinés dans le réel.
 
Il était une étoile faite pour briller.
 
Ses percepteurs ne se faisait pas vraiment de souci pour son handicap, espérant qu'il ferait de ce gouffre un véritable sommet. On sentait en lui un potentiel d'envol. Bien que l'invalide ne jouît guère d'une grande intelligence, il paraissait montrer des dispositions pour la conquête des nuages : assurément, il y avait des ailes chez cette tortue. A moins que, bernés par des apparences trompeuses, ils tentassent d'éduquer un futur pauvre type. Seul l'avenir le dirait.
 
Il finit par savoir lire et écrire après de pénibles efforts et avec un certain retard. Il passa la première partie de sa scolarité au sein de cet établissement exerçant sur les jeunes écoliers une discipline de fer. Il y fut guidé sur un chemin âpre et inflexible, entre des murs assez hauts pour qu'une influence délétère de l'extérieur n'y pût corrompre son âme.
 
Il fallait qu'un homme émerge de cet enfant au dos brisé. Autrement dit, qu'un papillon jaillisse de cette petite araignée.
 
Plus précisément, changer la pierre grossière en une incarnation reluisante.

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