Pierre commençait à rejoindre directement son amante à la sortie de son
lieu de travail. Il l'attendait devant l'établissement médical et, évidemment,
sa présence se remarquait comme une verrue au milieu d'un visage. Sa bosse y
rayonnait de toute sa misère : impossible d'ignorer cet énorme furoncle dans la
rue. Le bossu patientait jusqu'à ce que la jeune femme vienne à sa rencontre. Et
là, des passants surprenaient avec effarement et incrédulité l'infirmière en
train d'enlacer l'affreux infirme. La scène, particulièrement gênante,
paraissait surréaliste.
Visiblement éprise du polichinelle, Marie semblait assez indifférente aux
regards, même si on sentait qu'elle ne cherchait pas à s'afficher
ostensiblement. C'était à la fois admirable et pitoyable à voir. Un spectacle
fascinant et dérangeant. L'union contre nature d'une espèce de fée blanche avec
un arlequin grotesque. Elle, grande, belle, élégante, digne, marchait d'un pas
fluide et formel. Lui, petit, courbé, trapu, le corps désarticulé, la face sans
attrait, ressemblait à un insecte.
Elle passait amoureusement son bras de sirène autour de la taille de ce
tétrodon claudiquant. Le contraste entre cette lumière accrochée cette ombre
choquait manifestement les témoins, qu'ils fussent horrifiés ou amusés.
Pierre et Marie formaient un navrant et idéal duo de dos opposés, des
amoureux aussi merveilleux que ridicules... Ces deux êtres si différents l'un de
l'autre ne manquaient pas de faire réagir. Sur leur passage même les impassibles
se retournaient. Ils faisaient penser à des saltimbanques s'adonnant à un numéro
de cirque. Affligeant, morbide, captivant. Sans que l'on sache s'il était
destiné à faire rire ou à faire peur.
La déesse et le clown exécutaient leur chorégraphie piteuse et touchante
sur une piste dénuée d'étoiles.
Les gens assistait à travers cette paire non harmonieuse à une sorte de
farce moderne grandeur irréelle. Un show pathétique et sublime sur la voie
publique. Un cauchemar d'amour hors norme. Une fable éveillée à la vue de tous,
un rêve perdu dans les brumes du monde.
Leur couple peu ordinaire déclenchait moqueries, pitié, ahurissement,
consternation. Et plus rarement, admiration.
Ils incarnaient le malaise sur Terre, le choc du chaud contre le froid, la
beauté agenouillée au pied de la laideur.
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