dimanche 12 avril 2026

35 - Marcher pour s'envoler

Pierre venait confusément de trouver son chemin. Lucide et dénué d'artifice, il se voyait à présent de manière beaucoup plus réaliste et se considérait avant tout comme un cancre avec une bosse sur le dos. Une pierre à polir. Un diamant à l'état de caillasse, un âne en attente de devenir un pégase.
 
Il avait réussi à séduire Rose avec son infirmité et son ânerie. Á l'avenir cet exploit ne pourra plus à être à sa portée. Il devra viser plus haut. Après son initiation en ce douloureux lieu éducatif, il lui faudra désormais aller décrocher la Lune dans les lumières de l'intelligence et l'éclat de la beauté.
 
L'usage de la bêtise et de la laideur lui semblait une facilité indigne de ses espoirs naissants. Les corrections reçues spécifiquement sur son échine contrefaite, injustement mais bénéfiquement, lui avait remis les idées en place. Hors de question pour lui de se plaindre ou de maudire la cruauté de ses maîtres. Né bossu et quasiment idiot, il méritait amplement ce traitement de choc !
 
Avec ses camarades de classe les choses se passaient bien : nulle illusion ne parasitait leurs rapports fraternels. Chacun évoluait dans ce "bagne" pour y récolter des fruits, non pour y perdre son temps. Pour autant, les pensionnaires ne se privaient pas de s'échanger entre eux des coups virils, ces baptêmes de feu aux vertus formatrices. La brutalité de leurs moeurs, encouragée par les religieux, les protégeait contre tout pourrissement de l'âme, cette dernière se nourrissant de flammes et non de mollesses.
 
A l'ombre des murs de cette prison idéale, la loi des hauteurs régnait. Les faibles souffraient de honte, les forts cherchaient de nouvelles épreuves à endurer. Les petits se sentaient écrasés par le poids du déshonneur, les natures supérieures recevaient le tribut de leur vaillance. Les uns subissaient, les autres combattaient. Sauf que les perdants étaient continuellement stimulés par les guerriers. Il émanait du groupe une ambiance chaude, saine et tonique qui poussait en permanence au dépassement de soi. Dans ce contexte de lutte pour l'accès aux légèretés de l'azur, les élèves étaient naturellement portés à allier la souffrance à l'humour.
 
Progressivement Pierre s'épanouissait au sein de cet enfermement fécond. Les trimestres s'écoulaient et il avait pris ses repères dans la grisaille salutaire de cette école de rattrapage aux méthodes tranchantes. Une période dure mais finalement heureuse pour l'adolescent. Au bout de deux années de cet âpre régime, il avait atteint une certaine stabilité psychologique. Sa vie prenait un sens plus vertical. Derrière l'effort, la satisfaction. Après la tourmente, la sérénité. A côté de l'épine, le bourgeon. Il alternait les longs exils dans ce centre pédagogique austère avec des vacances ensoleillées chez ses parents qui l'emmenaient au bord de la mer, en montagne ou en forêt. Sa majorité légale approchait mais une part d'enfance demeurait encore en son coeur aussi imparfait que son physique.

Majeur ou pas, son voyage vers l'âge adulte, loin d'être fini, devait pourtant continuer : Pierre progresserait fatalement au-delà des frilosités de son siècle.

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