samedi 11 avril 2026

34 - Le trou pour gagner le ciel

Pierre se sentait pareil à une ombre parmi des flammes. Battu, injurié, pris en charge d'une main de fer, il se savait considéré avec autant de rudesse que de justesse, tel un caillou dont on veut faire un diamant. Dans cette école de cancres en rémissions et autres pots cassés, véritable point de chute des naufragés à fortes têtes ou à constitutions fragiles, il n'inspirait point une indifférence polie.
 
Au contraire il devenait le centre des plus brûlantes attentions. Chez ses maîtres il était le roi des ânes. Une mauvaise bête à former. Il comptait également aux yeux de ses camarades de classe comme la pièce principale d'un jeu éducatif captivant. On s'amusait de ses punitions reçues et on se réjouissait de ses progrès. La badine avait pour eux la couleur stimulante du sang, le redressement des torts la clarté de l'azur. Sur cet échiquier aux enjeux terrestres, Pierre prenait une envergure céleste.
 
Encouragé par cet avantage, il se résolut à changer radicalement le cap de sa vie. Se rendant compte d'être né si petit, il voulut progresser dans la cour des grands. Désormais conscient de la vraie hauteur de sa bosse, de sa place réelle entre ses épaules et dans les regards, ils comprit qu'il lui fallait diriger ses vues vers un horizon tangible et non pas bêtement abstrait. Le rêve lui paraissait être une forme de lâcheté.
 
Cela dit, même si depuis sa nouvelle position sa brève histoire avec Rose lui semblait de plus en plus irréaliste et peut-être aussi, finalement, artificielle, cela ne l'empêchait pas d'éprouver une peine immense de l'avoir si vite perdue. Ce mirage de l'amour le tourmentait toujours. Il avait approché le Soleil et puis celui-ci avait fui, ne lui laissant que le goût amer d'un beau voyage avorté.
 
Cette faiblesse résiduelle en lui prouvait au moins que tout était encore à gagner. Ce chemin de feu le galvanisait. Cette route enrichie d'épreuves qui s'ouvrait devant lui, aussi brillante qu'une voie royale, le rassurait. En tant que bossu il espérait accéder au ciel des bossus et non pas parvenir au sommet du mensonge. Rester courbé sans tourner le dos à la vérité. Regarder l'Humanité en face. Ne pas renier sa propre nature.
 
La stérile douceur et la molle compassion engendrent la paresse de l'esprit, le néant de l'âme et la vacuité des jours. Dans ce contexte les épines valent de l'or. Elles fleurissent et donnent non pas des roses indolores mais des trompettes sonores. C'est alors l'éveil des ailées, l'heure des aigles, l'envol des anges, la montée des puissances en action.
 
Les faibles s'émeuvent sur leur triste sort, les forts ne pleurent que sur les éclats du monde : l'art, la beauté, la gloire.

Pierre ne versait plus que des larmes de pure douleur, au lieu de vains regrets. En somme, des pleurs de lumière.

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