dimanche 7 juin 2026

87 - Carrière de bossu

Quel chemin parcouru depuis la montée en puissance de sa bosse !
 
Parti du plus bas, Pierre se retrouvait à présent au sommet, lui le cabossé uni par l'âme et la chair à une femme de prix. Il allait avoir vingt-deux ans et son destin ressemblait à un livre incertain peuplé de mauvaises fables, rempli d'histoires joyeuses et navrantes, hanté par des fantômes tantôt sombres, tantôt éclatants.
 
Il se revoyait marcher et trébucher lors des étapes sinueuses de sa vie, progressant avec autant de troubles que de rires vers son but actuel. Il se repassait dans la tête le roman misérable et fracassant de son sort si singulier. De prétendu perdant-né, il arrivait sans crier gare au statut envieux d'amant à la virilité éprouvée. N'avait-il pas précisément tiré sa force de sa faiblesse ? Ses pesanteurs congénitales ne lui avaient-elles pas donné des ailes providentielles ? Autrement dit, son malheur génétique n'avait-il pas directement contribué à son bonheur d'ailé ?
 
Il remonta au plus loin dans les ombres et lumières du passé. Il se souvenait parfaitement de ces folles années où, se croyant grand en dépit des évidences, les faits le réduisaient à un individu minuscule. Son horizon visuel immédiat se limitait lamentablement au sol. Sans cesse courbé, le monde se présentait à lui sous un angle étriqué.
 
Enfant, il portait cependant son infirmité avec toute la légèreté de son innocence. Il se remémorait les cabrioles qu'il faisait en s'aidant de son dos arrondi, insouciant et heureux, ignorant de son drame futur. Puis son entrée à l'école où autour de lui les adultes semblaient hystériques, tandis qu'il demeurait paisiblement assis à son pupitre. Il sentait cette muette agitation à son sujet de la part des enseignants aux discours édulcorés si suspects, mais également venant de certaines grandes personnes importantes aux attentions artificielles...
 
Il grandissait ainsi, prenant de la hauteur avec les ans tout en fléchissant un peu plus, paradoxalement. Il s'apparentait à une larve et s'imaginait naïvement qu'on le percevait comme un être privilégié, remarquable. Une sorte d'espèce rare à préserver, sous prétexte de sa différence. À cette époque il prenait sa misère pour une immensité. Il ne voyait que du feu en réalité. Ceux qui voulaient l'épargner en tentant de valoriser son handicap le trompaient sur son état réel. De bonne ou mauvaise foi.
 
Ils se mentaient à eux-mêmes, construisant un avenir illusoire à ce bossu médiocrement éveillé qu'il était alors, et cela en toute bonne conscience. Lui, il continuait sa route. Bêtement, déraisonnable et optimiste, sans trop s'occuper de ce qu'on pensait de la direction de ses jours. Pierre savait surtout une chose essentielle : nul ne songeait qu'il chercherait à s'envoler. On l'attendait sur un terrain horizontal.
 
Il retraça les souvenirs de ses échecs, de ses maladresses, de ses audaces, partagé entre consternation et amusement. Il se réjouit d'avoir subit tant d'orages de sang en pension, ce qui lui permit de s'éloigner des fatales mollesses. Enfin il évoqua le nom de ses précédentes conquêtes, Rose, Marguerite, Estelle, et quelques autres plus anonymes, initiations nécessaires pour son entreprise amoureuse finale...

Aussi tordu fût-il, sous les étreintes de Marie il venait d'atteindre l'âge d'homme.

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