Le lendemain chacun des deux amants retourna dans son monde respectif :
elle dans son centre hospitalier, lui dans sa chambre. Pierre tenta d'analyser
froidement le fil des événements de la veille, presque incrédule. Il demeura
longtemps pensif entre les murs de son refuge parental. Pour lui c'était le
début d'une histoire ne concordant pas du tout avec ses plans théoriques à
propos de sa prochaine rencontre amoureuse. Pour l'infirmière, ce fut la fin
d'une partie de sa vie : elle venait de se révéler à elle-même à travers cette
saillie fulgurante au sortir d'une église.
Pierre s'étonnait encore de cette opportunité qu'il avait si spontanément
saisi, bien qu'elle fût aux antipodes de ce qu'il cherchait réellement. Il ne
regretta rien cependant, tout au contraire.
Quant à la jeune femme, retournée par cette union charnelle aussi
inattendue que bestiale, secrètement troublée depuis son premier contact avec le
bossu dans son local médical, se remit en question sur sa véritable nature
féminine. Elle se croyait être une virginale incarnation au service de causes
supérieures, elle se découvrait pure flamme femelle se jetant aux pieds d'un
mâle handicapé et laid doté d'une virilité triomphante.
Ressentait-elle en réalité une attirance morbide pour cet infortuné au dos
brisé ? À Quel sombre charme avait-elle succombé venant de l'étrange personne
que représentait Pierre ? Le savait-elle seulement, au fond de ses pensées les
plus intimes ?
Toujours est-il que le cygne s'était délicieusement vautré dans la gueule
du loup.
Dès le départ elle fut fascinée par ce patient si différent des autres venu
faire une banale prise de sang dans son lieu professionnel, déjà remarquable par
sa seule bosse. Mais inoubliable à ses yeux par sa présence à la fois hideuse et
immodeste, touchante et cauchemardesque. Elle avait eu devant elle ce jour-là,
assise sur son siège, une sorte de magnifique bête.
Avant de se séparer sous le porche du clocher, elle lui avait précisé son
prénom : Marie.
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