mardi 12 mai 2026

63 - La rose et la pierre

Les idéaux, les rêves et les beaux sentiments sont une chose. La crudité du réel est une tout autre affaire !
 
Estelle, si loin du sol, si grande avec ses airs d'oiseau libre, supérieure dans ses vues, si haut perchée dans ses nues venait finalement de se fracasser contre un rocher. Cette anormalité qu'avec beaucoup trop de légèreté dans le coeur elle avait pris pour une cime se présentait soudain sous les traits d'un visage horrible. De retour sur Terre, déçue de son voyage au royaume des illusions, elle regardait Pierre de manière plus réaliste. À présent qu'elle voyait sa bosse sans artifice, elle n'y percevait plus rien de séduisant. Elle effleurait à peine le dos difforme de ses doux doigts de fée faits pour les fleurs, non pour les furoncles.
 
— Cela ne te fera pas mal si je la touche ?
 
Sa question amusa Pierre. Bien sûr que non, au contraire. Son échine était certes brisée mais nullement douloureuse. Était-ce là un chemin de fuite pour Estelle, un prétexte pour éviter de prolonger le contact ? Il contemplait en même temps la beauté affolante de ce corps de femme qui lui faisait face. Il répondit :
 
— Si tu caresses le loup, il ne te mordra pas et se laissera faire. Docile et conciliant, il a déjà enduré tous les coups, jusqu'au sang tu sais, et redoutera encore moins tes faveurs...
 
Comme cela était joliment formulé ! Pierre se montrait si inspiré qu'il se mettait à parler aussi naturellement qu'un personnage de roman. Ces quelques mots suffirent pour éblouir la jeune fille. Et à ce moment il put lire une pointe d'admiration dans les yeux de celle qui n'osait l'étreindre. Cette séduction verbale l'aida à dépasser sa répulsion première et elle s'enhardit dans son geste : ses mains se posèrent avec plus d'assurance entre les épaules de Pierre. Et là, sous ses paumes, elle sentit toute la laideur du monde.
 
Et pendant qu'elle frémissait sous son âpreté dorsale, il s'extasiait devant ses femelles éclats.
 
Le couple semblait à la fois intimement uni et totalement désaccordé. On aurait dit un duo de cordes incompatibles : une harpe aux allures célestes et un violon au buste rompu.

Ils jouaient tous deux une musique grinçante, touchante et pitoyable. Belle malgré tout. Isolés dans ce coin de nature, enlacés au milieu des herbes, entourés de verdure et de solitude, seul l'épouvantail figé dans sa contemplation du vide entendait leurs secrets dans le vent.

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