Les parents ne purent s'empêcher de rire de leur fils qui, le plus
naturellement du monde, leur envoyait ces paroles lustrées. Le jeune bossu
adoptait une attitude grave qu'ils ne lui connaissaient pas d'habitude. L'amour
lui faisait employer un bien pompeux passé simple. Il leur avait dit "elle
croisa un polichinelle au glaive vaillant" en parlant de lui. À travers ces mots
"elle croisa" dans sa phrase, il endossait un costume trop grand pour ses
épaules de nabot.
Pierre se montrait aussi touchant que ridicule dans cette peau simiesque
empruntant des airs si augustes... Se prenait-il lui-même au sérieux ?
Voulait-il jouer avec le drame de son handicap ? Cherchait-il à l'alléger en la
tournant en dérision en cette circonstance cruciale de sa vie ? En abordant
ainsi ce sujet délicat, tout chez lui planait dans un vague déconcertant, entre
les légèretés de son esprit et la lourdeur de son dos. Visiblement, il badinait
avec sa bosse, s'ingéniant à en faire une pièce de théâtre grandeur nature,
comme pour tenter d'éblouir un public restreint. D'abord les deux témoins de son
foyer, peu convaincus. Ensuite sa compagne d'alcôve, davantage accessible à son
jeu.
Face aux rires de ses géniteurs Pierre demeurait de marbre. Il devait tenir
son rôle jusqu'au bout. Marie, sa véritable admiratrice du moment, semblait
captivée par ce personnage qu'il incarnait. Cela lui suffisait pour qu'il se
sente porté par des ailes. Devant son père et sa mère, il passait surtout pour
une gargouille congénitale, tandis que son amante voyait en lui une sorte d'ange
prisonnier d'un corps de rat.
Pour Marie, le disgracié était avant tout un être ailé aux apparences
sombres qui lui procurait un plaisir quasi céleste.
Le numéro fonctionnait à merveille. Pierre se donnait en spectacle, il
brillait. Le seul fait d'avoir su rendre heureuse cette femme légitimait sa
posture de supériorité. Il paraissait certes grotesque, tant physiquement que
sur le plan comportemental. D'un autre côté il était parfaitement crédible
puisqu'il avait avantageusement agit sur la chair femelle. Sa pose, aussi
puérile et risible fût-elle, s'appuyait sur le réel, le tangible, non sur des
rêves.
C'est ce qui faisait toute sa force. Il le savait pertinemment. À partir de
là, il pouvait se permettre toutes les comédies, de la plus pitoyable à la plus
solennelle.
La tournure utilisée "elle croisa un polichinelle au glaive vaillant" avait provoqué une certaine hilarité. En même temps, elle annonçait avec fracas
l'arrivée d'un héros en forme de singe sur la scène humaine.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire