mardi 31 mars 2026

22 - La bosse au centre du débat

Ses parents dépités tentèrent d'expliquer la gravité des faits à leur progéniture. Sa mère prit la parole la première :
 
— Pierre, tu n'as que seize ans, depuis toujours tu fus protégé des orages extérieurs et aujourd'hui tu t'exposes à tous les feux à travers une relation amoureuse dont tu ne maîtrises rien. Notre devoir consiste à t'éclairer et à te préserver.
 
— Maman, Rose est si belle... Avec elle je me sens si léger, si fort en même temps ! Et presque beau.
 
— Nous te connaissons que trop, pauvre enfant aux allures de brindille brisée... Tu as le pire à apprendre de ce monde, sais-tu ? Innocent fétu humain livré aux vents du siècle... Tu es un adolescent infirme, ne l'oublie pas. Tu es en train de brûler les étapes de ton chemin de misère. J'allais dire de ton calvaire... Nous te souhaitons toute la lumière possible, même si la chose sera difficile. Et tu commences mal ici... Nous voyons bien que tu t'engouffres dans une impasse avec cette fille, aussi adorable soit-elle. Ça jase en ville. La rumeur t'emportera vite si tu continues ainsi, mon garçon, crois-moi !
 
— Justement, je me trouve à la porte du bonheur dans les bras de Rose. N'est-ce pas bon signe ?
 
— Sauf que tes résultats scolaires ne sont pas à la hauteur de ta bosse, comprends-tu ? On s'attend à voir des flammes jaillir de ta personne. On espère qu'un sommet d'esprit vienne compenser ce gouffre que constitue ta piteuse carcasse. Or ce n'est nullement le cas, et même franchement le contraire. Nous t'aimons et en aucun cas nous ne te laisserons partir à la dérive. C'est pour ton bien que nous te parlons si durement, sache-le.
 
Le père reprit :
 
— Pierre, tu dois songer à ton avenir. Tu es un cancre, inutile de se cacher la réalité.
 
Voulant faire de l'humour afin de détendre l'atmosphère, trop grave à son goût, il ajouta en jetant une oeillade amusée vers sa femme :
 
— Un cancre, là. Là maintenant... Tu saisis ? Un cancrelat !
 
L'intéressé ne comprit pas la plaisanterie. D'un air bête, il laissa son paternel poursuivre :
 
— Tu n'es pas très futé mon fils. Non content d'être né gargouille, tu te comportes comme une andouille. Cette beauté qui t'enivre va finir par te faire perdre le peu de tête qui te reste. Concentre-toi sur tes études car pour l'heure tu n'y brilles guère. Tu pourras à ta guise courir après des sirènes si cela te chante, mais d'abord fais tes preuves au collège !
 
— Papa, on est follement épris l'un de l'autre Rose et moi. N'est-ce pas l'essentiel et le meilleur à la fois de ce que l'on peut demander de la vie ? Ne naît-on pas surtout pour aimer ?
 
L'amour semblait lui avoir apporté une subite pointe d'intelligence. Partielle mais indubitable. Du moins son âme, peut-être trop pure pour les corruptions de la Terre, se situait-elle à un niveau plus haut qu'on ne l'imaginait. Sa réponse étonnèrent ses géniteurs, plus accoutumés aux platitudes de ses pensées et à la cime de son dos qu'aux éclats de ses mots.

Cela les laissèrent profondément pensifs. Spirituellement évolués, ils avaient accepté l'épreuve de cette naissance marquée au fer céleste par le handicap, y devinant un sens, une occasion pour tous de grandir. Cette affaire les taraudait : et si leur crétin de bossu avait finalement raison ?

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