jeudi 12 mars 2026

11 - Redresser la barre

C'est dans ce contexte scolaire anti-pédagogique que Pierre faillit se forger une personnalité déviante. D'un côté ses géniteurs le guidaient, de l'autre l'école l'égarait. A la maison on l'éduquait, en classe on l'abêtissait. Dans son foyer sa difformité était un sujet clairement nommé et assumé, chez les prétendus pédagogues de l'Instruction Nationale une source d'hystérie silencieuse.
 
Ses parents finirent par s'apercevoir de ce qui se passait dans cet établissement aux allures d'asile psychiatrique. Peut-être trop idéalistes au départ, ils se rendirent compte à travers cette expérience malheureuse que les choses ne seraient pas aussi faciles qu'ils l'avaient imaginé.
 
Ils retirèrent leur fils de cette institution publique pour le placer en de meilleures mains, crurent-ils : chez des religieux aux méthodes très strictes. Les mois qui suivirent leur prouvèrent qu'ils avaient eu bien raison ! Là, entouré d'un personnel enseignant plus ferme et davantage mature, Pierre redevint l'angelot qu'il n'aurait pas dû cesser d'être.
 
Si ses nouveaux précepteurs ne redressèrent point sa bosse, au moins ils remirent le petit infirme dans le droit chemin. Ainsi énergiquement pris en charge, en peu de temps son esprit cessa de se tordre.
 
Le bambin allait bientôt avoir cinq ans.

La partie mauvaise de sa nature fut vite étouffée sous l'influence salubre de cette éducation de fer. Dans cet encadrement inflexible, il retrouva un coeur sain. Ce que ce siècle refuse d'admettre, c'est que l'enfant qui naît génétiquement défavorisé n'a nullement besoin de mollesse autour de lui. Pour évoluer il lui faut non pas un univers en coton mais une structure qui puisse l'aguerrir. Au lieu de le maintenir dans des illusions d'égalité et de normalité faussement humanistes, n'est-il pas préférable de le faire grandir dans le feu éclairant de la vérité ?
 
Pierre ne sera jamais ni égal aux gens valides ni normal au sein de la société. Et ce, même si la plupart de ses concitoyens pétris de sentiments niaiseux nieront sottement ces évidences, se mentant confortablement à eux-mêmes tout en propageant dangereusement leurs idées puériles. Tant qu'il demeurera bossu, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, Pierre conservera ce corps de gargouille. Il traînera dans son ombre cette anatomie définitivement brisée. Que le reste du monde le veuille ou non.
 
Le fait d'entretenir de la sorte sa lucidité constituerait sa force.

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