samedi 21 mars 2026

15 - Première épreuve

Plongé dans son cocon et ignorant tout de la vie, Pierre se sentait très sûr de lui, avec ou sans sa bosse.
 
Enfermé dans ses illusions, il ne doutait de rien. Il prenait son château de cartes pour une forteresse en se pensant fort expérimenté.
 
Éclairé par la lueur vacillante de sa vacuité, il entra dans sa première tempête d'amour. Esthète par-dessus tout, seule la beauté faisait battre ses ailes de moucheron tordu, méprisant avec férocité les filles laides ou banales.
 
Elle s'appelait Marguerite et arborait les formes triomphantes d'une irrésistible féminilité. Il voulut cueillir cette jolie plante croisée sur le bord de sa route d'éclopé. Inconscient de sa hideur, il l'aborda sans trembler. Il allait au devant d'un désastre, lui le petit cafard, elle le papillon blanc.
 
L'impensable eut lieu : la belle ne le repoussa point.
 
Visiblement touchée par cet avorton aux attitudes de géant, elle prit sa bêtise pour du courage, son inconsistance pour de la grandeur. D'emblée, elle posa sur ce monstre baudelairien un regard rebelle et idéaliste qui se voulait furieusement romantique.
 
A ses yeux Pierre exhalait le parfum effrayant des ronces sépulcrales. Ce chardon aux séductions morbides incarnait l'anti-héros ultime. Source supposée de passions absolues, de rêves noirs et d'histoires sulfureuses, ce prince pas charmant du tout personnifiait l'amant maudit par excellence.
 
En réalité, l'exaltée en quête de sensations fortes s'enivrait des fumées flatteuses mais chimériques d'un feu illusoire. Et s'en aperçut assez vite : le juvénile bossu lui révéla sa nature creuse : il n'était qu'une surface sans fond. Incapable de jouer un autre rôle que celui de pitoyable potiche brisée, il ne cherchait que la satisfaction superficielle.
 
Dénué d'esprit comme de culture amoureuse, inculte et lourd, il n'avait aucune conversation, pas la moindre étincelle d'intelligence. Ses paroles vides résonnaient telles des cloches de foire.
 
Dans la cour des grands il ne se montrait nullement à la hauteur des attentes et apparaissait aussi minuscule qu'il l'était dans ses apparences.
 
L'exigeante Marguerite laissa à son néant cette piètre chose, estimant que ce faux diamant ne valait finalement guère sur l'échiquier des émois recherchés. Certes il jouissait du prestige de la gargouille, sauf qu'il n'en avait pas l'éclat intérieur. Avant même d'échanger avec lui le moindre baiser, elle le répudia sans ménagement.
 
Aussi sot qu'il fût, Pierre en eut le coeur fendu.
 
En perdant aussitôt ce royaume qu'il croyait définitivement conquis, du jour au lendemain il se rendit compte qu'une fleur pouvait faire beaucoup plus mal qu'une épine.

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