Le couple était formé, cimenté par la chair et les larmes.
Les semaines passèrent et les amants s'enracinèrent dans une affolante routine. Ils se voyaient tous les jours, sans habiter ensemble cependant. Chacun pour le moment vivait encore sous son propre toit. La période était aux découvertes préliminaires et aux aventures nocturnes, non à l'installation durable dans un foyer commun. Ils voulaient faire durer l'ivresse des hauteurs en attendant de s'embarquer vers l'horizon fatidique d'une longue route conjugale les menant jusqu'à la tombe.
Ils cultivaient savamment cet éloignement, choisissant de s'attarder un peu dans les délices de ce théâtre nuptial avant un rapprochement plus formel. Ce jeu statique de présences et d'absences contrôlées constituait leur voyage de noce à eux. Ces distances volontaires qu'ils maintenaient entre eux par intermittences entretenaient le feu de leurs retrouvailles quotidiennes.
Bref, leurs corps s'embrasèrent et leurs âmes s'envolèrent. Et leur bonheur ne correspondait pas du tout à celui des autres humains de leur siècle. Ils ne désiraient aucunement la reconnaissance de la société, la respectabilité temporelle, la conformité avec les institutions religieuses ou laïques. L'authenticité de leur hyménée et la vérité de leurs regards leur suffisaient.
Seule comptait la valeur de leur flamme.
Le reste ne concernait en aucune façon les gens ordinaires de la Terre. Le choc de la rencontre, le vertige des sens, l'or de leurs nuits, leurs cris charnels et leurs chants de bêtes ne regardaient qu'eux.
Ils souhaitaient juste être en accord avec la clarté du ciel, l'immensité de l'Univers et le secret de leur alcôve.
Pour autant, ils ne cherchaient nullement à heurter l'opinion, à choquer les bonnes moeurs. Au contraire ils préféraient vivre cachés plutôt que sous les projecteurs du scandale, tant que possible.
Pierre deviendrait donc pour le restant de sa vie l'ombre de l'infirmière, son spectre officiel. Et Marie serait la lumière définitive du bossu. Ainsi se présentaient les choses pour le futur. Hautement conscients de la singularité extrême de leur union, tous deux savaient qu'ils se trouveraient au coeur de toutes les attentions, surtout au début. L'affichage public de leur duo amoureux disparate allait fatalement susciter des étonnements, des railleries, des sarcasmes, des sentiments de pitié, et ils le comprenaient parfaitement.
Officieusement, la blouse blanche et la bosse s'épousèrent. Bien à l'abri des yeux du monde. Avec pour unique témoin, la pudeur.
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