Pour les novices amants, la vie devenait un rêve. Tous deux étourdis par
les flammes de l'amour, ils ne voyaient plus que le ciel.
Lui était aux anges, elle dans le doux enfer des passions interdites.
Rose enlaçait Pierre de ses bras de fée. La bosse de l'heureux infirme ne
lui inspirait évidemment aucune arrière-pensée. Ni répugnance ni inquiétude, au
contraire. Cette énormité faisait partie intégrante du jeu. Elle en constituait
le point de départ, ainsi que le sommet : sans cette difformité dorsale, ce
garçon n'aurait présenté pas le moindre intérêt à ses yeux.
Rose prenait-elle pleinement conscience de jouer à la poupée avec ce corps
cassé ? Elle se savait privilégiée en compagnie de cet adolescent bossu,
par-delà ses apparences hideuses. Il servait de décoration fabuleuse à sa
féminité, pareil à un bijou maudit, morbide et fascinant qui mettait encore plus
en valeur sa propre beauté. Un joujou vivant pour grandes personnes esthètes et
sulfureuses... Elle se sentait une femme d'exception sous la lumière vénéneuse
de ce demi-homme qui lui procurait des frissons supérieurs, des émotions
romanesques, des vertiges recherchés. Tout cela lui apportait un lustre
supplémentaire : celui d'une fleur élue parmi les ronces. Flatteuse vitrine
!
En effet, la jolie blonde expérimentait une relation de prestige qui aurait
pu rendre secrètement jalouses bien des rêveuses romantiques, elle ne l'ignorait
pas... Le hors norme lui allait comme un gant, à la vérité. Se sachant belle et
désirable, elle n'avait rien à craindre du côté des moqueurs : nul ne pouvait
l'accuser d'en être réduite à aller pêcher en eaux troubles, puisqu'elle avait
déjà tout pour elle. D'ailleurs c'était elle le poisson de Pierre, et non
l'inverse. Il avait jeté le filet dans le but de capturer sa proie dorée. La
sirène tirait fierté que ce pirate l'ait choisie.
Lequel d'entre eux véritablement se révélait le jouet de l'autre ?
Chacun se trouvait face à son soleil. Ils s'éclairaient mutuellement. Le
disgracié dégageait une aura ténébreuse, la Vénus répandait des rayons d'or mêlé
de miel. Le premier apparaissait aussi noir et fatal qu'un charbon, la seconde
étincelait tel un diamant : issus du même fond, faits du même feu, ils s'étaient
reconnus.
Et tandis que Rose étreignait son amoureux, il passait tendrement sa main
dans ses longs cheveux, ému et vainqueur. Ressentant l'inutilité des mots, ils
se regardaient simplement dans les prunelles. Leurs lèvres se rencontraient et
enflammaient leur âme. Un souffle les unissait, le reste du monde n'existait
plus.
La société les séparait mais le Cosmos les rassemblait. Ils avaient la
ville pour adversaire, l'Univers pour allié. Oubliant le scandale qu'ils
représentaient, la chérubine et le diablotin s'offraient en spectacle malgré
eux. La colombe et la gargouille se bécotaient sous les regards voyeurs, quelle
merveille et quelle honte tout à la fois !
Pitoyable et magnifique, misérable et glorieux, le couple monstrueux allait
faire parler de lui. Visiblement il ne s'agissait nullement d'une affaire
passagère : à l'image de cet hyménée extraordinaire, le problème se posait en
termes magistraux.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire