Soudain, sa bosse devenait le problème central de sa nouvelle existence. Il n'avait pas encore vingt ans et découvrait ce que signifiait réellement le drame humain. Jusqu'alors il avait pensé ne traîner qu'un sac d'une relative importance entre ses épaules, un fardeau secondaire à rendre invisible au fil des années à travers de simples pirouettes verbales. Un poids à alléger avec le temps et des mots choisis, donc. Et si toutefois il ne réussissait pas à cacher totalement cette partie simiesque de son anatomie, il croyait que les adultes finiraient par s'habituer à son apparence de singe.
L'évidence était autre.
À cet instant Pierre se mit à songer avec sagesse et pénétration, peut-être pour la première fois de sa vie. Il émit pour lui-même des réflexions à peu près en ces termes :
— Les enfants finissent vite par trouver les monstres normaux à force de les voir autour d'eux. Et à leurs yeux un bossu, un nain, un être malformé, après un ou deux jours d'étonnement deviennent banals : ces âmes puériles intègrent plus facilement l'anormalité. Tandis que les grandes personnes, moins pures mais beaucoup plus lucides et raisonnables, ne parviennent jamais à admettre que l'on puisse traiter la laideur à égalité avec la beauté. Cela n'a rien d'anodin, contrairement à ce que prétendent les irresponsables et les hypocrites. La preuve : Hugo a créé une oeuvre immortelle sur le sujet, inspirée par cette dualité. L'union entre le cafard et le papillon représente une telle énormité dans l'esprit des hommes que l'illustre auteur s'est penché sur ce thème en y mettant tout son art. Aucun mortel équilibré sur Terre ne considère cette situation naturelle. S'il en était autrement, le génie littéraire français n'aurait pas daigné raconter une pareille histoire.
Pierre, d'habitude assez médiocre, voire franchement bête, se rendait subitement capable d'intelligence, au moins pour aborder son cas personnel.
Les menteurs, les négationnistes, les imposteurs de tous bords lui affirmeraient à renfort de bons sentiments et de mythes invérifiables que l'amour véritable est aveugle. Ils crieraient au ciel, aux siècles, aux cimes, aux abysses, aux vivants et aux morts qu'une bête et une fée peuvent naturellement former un couple idéal... Ces prophètes du faux sont légion et les sots qui les écoutent également. Lui ne voulait pas céder à cette facilité. Il assumait pleinement son sort et préférait regarder la réalité sans artifice, montrer son visage de chameau plutôt que porter un masque. Seul le vrai l'importait : se jeter dans le feu de la vérité au risque de se brûler, mais refuser la tiédeur, le toc, le falsifié.
Il savait que le monde des illusions était fait pour les faibles. Et c'est précisément parce qu'il demeurait fort qu'en pleine tourmente, tout changeait pour lui.
Sur son dos courbé il ressentit la présence d'ailes immenses.
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