lundi 4 mai 2026

56 - Deux astres

Les mots que les deux solitaires s'échangèrent furent à la hauteur du choc de la rencontre. Pierre prit la parole le premier :
 
— Je suis une ombre errante, un caillou perdu, une épine dans la nuit et je cherche une étoile. Je porte en moi la marque de l'infamie et pourtant j'aime la beauté par-dessus tout.
 
Il regretta presque immédiatement cette emphase en se demandant comment sa potentielle interlocutrice allait réagir... Celle-ci prit le propos au vol comme une drôlerie et entra sans hésiter dans le jeu :
 
— Et moi je suis l'amie des réprouvés, le chantre des esseulés, l'ange des maudits.
 
Ils s'étonnèrent d'avoir prononcé ces phrases théâtrales aussi spontanément. La jeune fille poursuivit plus banalement, sur un air anodin :
 
— Vous vous promenez ?
 
Pierre, rassuré de constater que cette personne se montrât saine d'esprit après cette entrée en matière surréaliste, répondit sur le même ton convenu :
 
— Oui, je passais dans les environs. Hier je vous ai surprise en train de monologuer avec l'épouvantail et je suis revenu aujourd'hui, j'étais trop intrigué par cette affaire. Une histoire de fou qui me plaît beaucoup en fait... Je souhaitais en savoir plus.
 
— En effet, j'ai l'habitude de m'adresser à la gent inanimée. J'apprécie leur compagnie. Ces têtes de bois m'écoutent toujours attentivement et ne m'interrompent pas, contrairement aux humains. Je fais ça en cachette d'ailleurs parce que c'est plutôt mal vu. Je ne suis pas si folle que ça en réalité : je ne leur parle guère en public, j'attends d'être vraiment seule avant d'ouvrir la bouche en leur présence. Et vous venez d'où ?
 
— Je viens de loin.
 
— Oui je vois ça : je ne vous avais jamais croisé auparavant. Vous devez habiter sur la Lune, des visiteurs dans votre genre ça se remarque !
 
— Je loge dans ma chambre, on peut dire que ma bulle ressemble au globe lunaire. Là où je dors, c'est mon repère. "REPÈRE" avec un "È" accent grave, je précise. Tous mes rêves partent de mon lit et s'envolent assez haut, je dois le reconnaître. Et vous, qui êtes-vous ?
 
— Moi je suis issue d'une terre pleine de légèreté. Mes parents sont fermiers, j'ai pour soeurs les vaches de notre étable et pour frères les spectres plantés dans les champs. Je pense être née pour découvrir ce qui brille derrière les choses.
 
Pierre conclut ces échanges qui firent sourire la demoiselle.
 
— Vous êtes belle et je suis bossu, ne sommes-nous pas faits pour nous entendre ? Je m'appelle Pierre

— Et moi je me prénomme Estelle.

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