mercredi 1 avril 2026

23 - Des flammes et des ombres

Plus rien désormais ne semblait certain pour les parents de l'adolescent. La vie, avec les surprises qu'elle réserve, prenait apparemment le dessus par rapport aux plans initiaux. N'était-ce pas plus souhaitable ainsi, finalement ? Encore fallait-il que tout se passe pour le mieux, leur fils n'étant nullement à l'abri du pire.
 
Ils entrèrent dans la période transitoire du doute et de l'observation, un brouillard aux promesses de soleil.
 
De son côté Pierre, conforté par ce début de consentement parental, se laissait bercer par son sort nouveau, parfaitement enivré, plus que jamais éloigné de toute idée d'améliorer ses résultats scolaires ou d'apaiser la tempête qu'il venait de provoquer depuis le banc communal. La seule chose qui comptait à ses yeux se résumait à un mot : Rose.
 
Emporté par la folie de l'amour, il voyait tout en bleu du haut de son nuage.
 
Les témoins de cette histoire peu ordinaire, curieux, incrédules, se demandaient comment ce diablotin avait réussi à séduire cette créature céleste ? Le scandale de leurs baisers échangés sur la place publique planait encore sur les toits de la ville. On eût même dit que le clocher s'en faisait l'écho officiel, à chaque heure sonnée.
 
Rose, de toute évidence, avait succombé aux charmes anguleux de ce jeune garçon. Ses raisons apparaissaient aussi simples qu'implacables : elle aimait Pierre en bloc, de la tête aux pieds, de son gouffre d'indigence à son sommet dorsal, de ses vagues écumes jusqu'à ses éclats de charbon, sans nuance. Elle posait sur cet infirme un regard rêveur et romanesque. Il faut avouer que l'improbable élu de son coeur ne manquait ni d'imprévisible aplomb ni d'opportune légèreté.
 
Il surprenait au lieu de décevoir.
 
La flamme de l'amoureuse, née sur le ferment romantique d'une misère de choix et non sur le gazon plat et sage d'une gloire banale, ne s'amoindrissait pas. Vénus rayonnait de beauté tandis que Pierre, par la magie de ses rocailles et de ses crépuscules, attirait naturellement vers lui l'astre femelle, si sensible à ses aspérités.
 
Sa bosse et sa bêtise : deux arguments limités qu'il sut mettre en avant comme des précieux étendards. Dépourvu de grâce, il s'en était remis à ses laideurs, ses uniques "mérites", les derniers trésors qu'il put présenter à la belle. De manière fracassante le déshérité se mettait ainsi à la portée de la déesse. Génie involontaire d'un pur imbécile immature particulièrement chanceux ou bien calcul consciencieux d'un Casanova bossu cachant admirablement son jeu ?
 
Le rideau se levait sur cette incertitude, le théâtre commençait vraiment. Certains s'apprêtaient à assister à un drame, d'autres à une farce.

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