jeudi 26 mars 2026

18 - Première conquête

Bosse pour bosse, laideur pour laideur, bêtise pour bêtise, autant présenter ses misères sur un plateau d'argent !
 
Pierre souriait aux jeunes filles avec lesquelles il espérait passer pour un homme. A défaut de les faire rire ou rêver, il les ferait peut-être pleurer. Ce moyen particulièrement pitoyable qu'il avait trouvé pour parvenir à ses fins ne serait-il pas le plus efficace d'entre tous, après tout ?
 
Il s'exerça à séduire des inconnues en mettant en avant ses indigences. Il récoltait des sourires gênés et des masques d'indifférence. Ou des grimaces de répulsion que certaines de ces demoiselles ne pouvaient réprimer. Rarement de moqueries, étonnamment. Il lui arrivait cependant de susciter la curiosité de la part de ces tendrons abordés si cavalièrement. Quelques-unes de ces juvéniles créatures, interloquées, semblaient sinon intéressées, du moins vouloir en savoir davantage sur cette espèce de chiot bossu qui n'hésitait pas à déployer son grand jeu... L'une d'elles accepta les avances de ce Don Juan courbé.
 
Ce fut la seule dans le lot à succomber à son charme affreux, et aussi la plus plaisante à regarder.
 
L'adolescente en fleur observait Pierre en se demandant par quelle inconscience suicidaire une si misérable chose put oser chasser des proies hors de sa portée... L'anormal animal débordait d'outrance. Devant sa conquête il prenait de l'assurance. Il ressemblait à un papillon terne se jetant volontairement dans un feu afin d'y étinceler une seconde, le temps qu'il faut pour éblouir et mourir. Subitement, aux yeux de la belle Pierre brillait. A sa manière, fort tristement, mais il brillait ! Il avait mis son insignifiance en scène, fait de son malheur un théâtre.
 
Sa disgrâce devenait un numéro de cirque.
 
Il amusait un public restreint mais captivé. Peu à peu le pitre pathétique se transformait en clown touchant. Défenseur d'une cause perdue, on percevait un mélange de détresse et de noblesse dans sa folie. Cet âne épais avait l'âme d'un aigle.
 
La quête de cette incarnation de la hideur, c'était la beauté.
 
Le rat cherchait le ciel. Le cafard désirait l'azur. Le crapaud se montrait assoiffé de lumière.
 
Et il se tordait dans tous les sens, bombait ironiquement le dos, usait des pires procédés de ce genre pour tenter d'émouvoir le visage en face de lui. Sa descente dans le ridicule n'empêcha pas la montée de l'émotion.
 
La donzelle finit par verser ses larmes.

Deux coeurs se mirent à battre.

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