dimanche 19 avril 2026

43 - Le stage

Après trois années d'un calvaire éducatif salvateur, Pierre respirait l'air de la vacuité. En se retrouvant entre les murs de sa chambre et le vide de ses journées, il n'avait plus rien à faire, pas davantage de piment à déguster. Au moins la badine de ses maîtres lui tenait chaud, elle le maintenait en éveil. Redoutable, cette baguette de loup faisait battre son coeur d'oiseau.
 
Mais ici dans son foyer, le seul poids de son caillou sur le dos ne lui suffisait plus. Il voulait trembler, frémir, vibrer, brûler, s'envoler. Il lui fallait, pour éprouver pleinement la sève de la vie, recevoir ses pluies de glace et ses orages de feu, comme chez les religieux. Sans plus de pression autour de lui, il estimait être redevenu peu de chose. Et les jours devinrent insipides à son goût. Il cherchait la tension, le défi, l'aventure, la douceur de l'épine et l'ivresse des sommets.
 
Ses parents le mirent alors en contact avec un centre de formation professionnel pour jeunes en difficulté. Les employeurs se devaient d'accepter un quota de travailleurs handicapés. Pour certaines d'entre elles cette obligation légale, loin d'être une contrainte, était providentielle : cela permettait de renvoyer une excellente image de leur enseigne auprès d'un public acquis et fort compréhensif. Un entrepreneur qui prend sous son aile un infirme pour le former à un métier, quelle belle "action citoyenne" pour le progrès d'un monde moderne !
 
Bref, le système s'occupait de Pierre.
 
Le personnel de l'aide sociale n'eut pas de problème pour trouver ce lieu d'apprentissage idyllique au déshérité : pas dupe du tout de cette opération revêtant une forte part de communication, il se savait l'instrument des bonnes consciences en marche, le prétexte dûment incarné pour faire reluire la vitrine d'une société éprise de justice insensée et d'égalité démesurée.
 
On lui proposa donc un stage dans un magasin de location de films VHS. Il devrait, si tout se passait bien, y apprendre la relation client, la gestion des stocks, le service marketing.
 
Il commença par les rudiments : le ménage et le rangement. Tandis qu'il s'adonnait à ces élémentaires activités ménagères, le patron lui conseilla d'observer minutieusement le fonctionnement de l'affaire : la manière d'accueillir la clientèle, la disposition des présentoirs, la mise en avant des nouveautés, etc. Etant donné qu'il s'agissait d'un commerce lié au cinéma, le théâtre s'y étalait à tous les niveaux : les artifices mercantiles se déployaient depuis la portée d'entrée jusque sur les étagères sur lesquelles étaient présentées les cassettes vidéos. Une mise en scène commerciale étudiée afin que les consommateurs se sentent choyés en venant louer leurs séances de ciné-club.
 
Tout à ses balais et chiffons, Pierre écoutait et acquiesçait. Et surtout, s'ennuyait. Il prenait une posture de circonstance et affichait un air très consciencieux, ce qui plaisait beaucoup au gérant. En faisant semblant de s'intéresser à ces bêtises d'adultes, il s'assurait de leurs grâces, lesquelles se limitaient à de stériles singeries.
 
Un autre stagiaire travaillait en sa compagnie, arrivé plus tôt et déjà pétri par les valeurs de la maison. Une fois passées les étapes essentielles, il avait été promu à la hauteur la plus enviable de toutes : il tenait la caisse.
 
La récompense suprême pour tout débutant zélé. Un trône de prestige pour n'importe quel employé. Autant dire le nirvana !
 
Fier de son apprenti ayant si vite gravi les échelons, le responsable tenait à raconter à Pierre l'histoire flatteuse de cette ascension. Même si elle restait anecdotique (le temps d'une brève immersion en entreprise), elle était édifiante à ses yeux, porteuse de sens, avec une véritable force pédagogique. Il espérait que cet exemple de réussite ferait naître chez le novice à l'anatomie brisée une ambition inédite, lui donnerait l'envie d'égaler ce chanceux qu'il désignait d'un index admiratif.
 
— Tu vois Pierre, toi aussi tu pourras te tenir à la même place que lui, si tu t'appliques. Pour l'instant tu balayes... C'est normal, c'est une phase nécessaire. Imagine-toi que dans un mois, deux peut-être, ce sera à ton tour d'encaisser !
 
Celui qu'il montrait du doigt, propret, vêtu d'un gilet fin surmonté d'une cravate discrète, le geste précis, la mine sérieuse et le sourire calibré, s'activait aux commandes de la caisse-enregistreuse, pénétré de son importance. Une allure "pro" en parfait accord avec les codes usuels de ce milieu des loueurs de rêves en boîte. Conscient de son parcours glorieux jusqu'à cet autel sacré, heureux d'avoir su mériter la confiance du tenancier, il rendait la monnaie, sobre, digne, attentif. Assurément, il brillait dans sa position de responsabilités.
 
— Oui, tu auras cette charge prestigieuse toi aussi Pierre, si tu y mets du tien.
 
Le chef commerçant lui disait cela avec une conviction paternaliste. Ces mots adressés sur un ton ridiculement solennel firent sur Pierre l'effet d'un électro-choc. Ce dernier préféra répondre par le silence. Il ferma ses poings et pensa pour lui-même, juste pour lui (et nul ne devina ses pensées) :
 
— Que crois-tu donc ? Pauvre type, minable, roi des épiciers que tu es ! Selon tes critères étriqués de boutiquier de sous-préfecture, mes aspirations ne s'élèveraient pas plus haut que celles de ce crétin en tricot raffiné en train de percevoir les paiements des chalands ? Cet infatué sur son siège de concierge satisfait est lamentable ! Tu offres à ces abrutis consuméristes ta sale marchandise : ils s'avachissent le cerveau avec des navets hollywoodiens et des productions pornographiques... Tu n'as pas honte ? Et tu voudrais que j'imite cette crapule en pull délicat qui resplendit d'imbécillité et de vanité ? Tu me prêtes des idéaux aussi vils ? Tu considères qu'un bossu de mon espèce qui accède à l'honneur pitoyable de manipuler ton tiroir à billets obtiendrait fatalement le statut d'homme ? Saches que dans ce corps de cancrelat mon âme royale se révolte ! Jamais je ne m'abaisserai à ton niveau de porc ! Je vole au-delà des nues ! La reconnaissance à travers ces immondices ? La respectabilité au prix de ces petitesses de minus ? Je vise les nuages, m'abreuve des flammes de l'azur et poursuis des étoiles ! Pendant que tu te vautres dans ta médiocrité de marchand de tapis, je convoite un ciel éclatant ! Tu me proposes un bonheur méprisable de veau... Ce confort d'obèse t'engraisse et te fait puer au fond de ta boutique de province ! Vendeur de merde morale, je te crache à la face !

Le lendemain, on ne le revit pas remettre sa bosse chez "VIDÉO 2000".