Les amants se retrouvèrent dans les jours suivants pour mieux se découvrir.
Plus finement et plus paisiblement. Après les feux de la chair, les profondeurs
de l'esprit. Une fois bien établi dans les douceurs de l'alcôve, Pierre raconta
sa triste vie à Marie qui la trouva brillante.
Ses échecs, essais et épreuves semblaient être non pas de pitoyables
expériences aux yeux de l'infirmière, mais au contraire des sortes d'exploits
initiatiques dignes d'une réelle admiration. Elle voyait les choses selon son
prisme personnel, différent de celui de la société.
Le bossu brillait entre ses bras.
Sous ses caresses, son infirmité se changeait en un signe de gloire, telle
une cicatrice de guerre dont il pouvait être fier. Il avait affronté les
vicissitudes de l'existence pour partager cet instant précisément où il
jouissait avec elle des lauriers de l'amour.
Elle considérait sa bosse comme une preuve de fécondes souffrances. La
forme tangible, chaude et palpable d'une fragilité humaine forgeant les
tempéraments. Tout le charme de Pierre tenait dans sa rugosité. Il avait la
virilité âpre, rare et sauvage des loups blessés. Le sort l'avait durement
outragé sur le plan esthétique et merveilleusement gâté en le gratifiant d'une
mâle vaillance hors norme.
Dans les tendresses des confidences, Pierre ouvrait progressivement son âme
à Marie, heureux de sentir les mains de l'aimée posées avec sérénité sur son
dos. Il lui confia les humiliations subies, les conquêtes gagnées puis perdues,
les nuits de solitude brûlées sous des lunes froides et les heures de marche
consacrées à chercher l'impossible lumière. Il déposait ainsi ses pensées
secrètes à ses pieds, lui le pauvre garçon crucifié dès la naissance. Il se
laissait aller à ces paroles de délivrance, se vidait intérieurement, se
délivrait de ses poids cachés au fur et à mesure qu'il lui parlait. Marie
écoutait, attentive, grave et silencieuse.
Pierre continuait à déverser ses flots de mots sur le coeur de Marie.
Bientôt des sanglots les remplacèrent. Il n'avait plus rien d'autre à
exprimer. Les larmes prenaient le relais et coulaient naturellement. Durant
toutes ces années, jusqu'à ce qu'il rencontre Marie, Pierre s'était fait croire
à lui-même qu'il était fort dans le malheur, insensible aux coups, léger sous le
calvaire. Certes une cuirasse le protégeait manifestement des heurts. Son
optimisme lui conférait une envergure morale d'aigle royal, lui qui présentait
un physique de rampant. Il endurait l'adversité avec héroïsme. Il décollait plus
souvent qu'il ne rasait le sol. Cependant ses ailes restaient fragiles.
Alors qu'il se comportait depuis toujours en guerrier indompté sur ces
questions sensibles de son handicap, il redoublait ses pleurs sans vraiment
savoir pourquoi.
Il se consola longuement sous les étreintes émues de Marie.