mercredi 3 juin 2026

83 - La lente montée des larmes

Les amants se retrouvèrent dans les jours suivants pour mieux se découvrir. Plus finement et plus paisiblement. Après les feux de la chair, les profondeurs de l'esprit. Une fois bien établi dans les douceurs de l'alcôve, Pierre raconta sa triste vie à Marie qui la trouva brillante.
 
Ses échecs, essais et épreuves semblaient être non pas de pitoyables expériences aux yeux de l'infirmière, mais au contraire des sortes d'exploits initiatiques dignes d'une réelle admiration. Elle voyait les choses selon son prisme personnel, différent de celui de la société.
 
Le bossu brillait entre ses bras.
 
Sous ses caresses, son infirmité se changeait en un signe de gloire, telle une cicatrice de guerre dont il pouvait être fier. Il avait affronté les vicissitudes de l'existence pour partager cet instant précisément où il jouissait avec elle des lauriers de l'amour.
 
Elle considérait sa bosse comme une preuve de fécondes souffrances. La forme tangible, chaude et palpable d'une fragilité humaine forgeant les tempéraments. Tout le charme de Pierre tenait dans sa rugosité. Il avait la virilité âpre, rare et sauvage des loups blessés. Le sort l'avait durement outragé sur le plan esthétique et merveilleusement gâté en le gratifiant d'une mâle vaillance hors norme.
 
Dans les tendresses des confidences, Pierre ouvrait progressivement son âme à Marie, heureux de sentir les mains de l'aimée posées avec sérénité sur son dos. Il lui confia les humiliations subies, les conquêtes gagnées puis perdues, les nuits de solitude brûlées sous des lunes froides et les heures de marche consacrées à chercher l'impossible lumière. Il déposait ainsi ses pensées secrètes à ses pieds, lui le pauvre garçon crucifié dès la naissance. Il se laissait aller à ces paroles de délivrance, se vidait intérieurement, se délivrait de ses poids cachés au fur et à mesure qu'il lui parlait. Marie écoutait, attentive, grave et silencieuse.
 
Pierre continuait à déverser ses flots de mots sur le coeur de Marie.
 
Bientôt des sanglots les remplacèrent. Il n'avait plus rien d'autre à exprimer. Les larmes prenaient le relais et coulaient naturellement. Durant toutes ces années, jusqu'à ce qu'il rencontre Marie, Pierre s'était fait croire à lui-même qu'il était fort dans le malheur, insensible aux coups, léger sous le calvaire. Certes une cuirasse le protégeait manifestement des heurts. Son optimisme lui conférait une envergure morale d'aigle royal, lui qui présentait un physique de rampant. Il endurait l'adversité avec héroïsme. Il décollait plus souvent qu'il ne rasait le sol. Cependant ses ailes restaient fragiles.
 
Alors qu'il se comportait depuis toujours en guerrier indompté sur ces questions sensibles de son handicap, il redoublait ses pleurs sans vraiment savoir pourquoi.

Il se consola longuement sous les étreintes émues de Marie.