mercredi 20 mai 2026

69 - Fracassantes platitudes

Les mois de solitude qui suivirent cet échec sentimental furent propices à la réflexion, même si beaucoup de temps dans sa nouvelle vie fut également accordé à la vacuité. Pierre traînait son ennui et ses regrets de son lit ataraxique à la rue indiscrète, du jardin familial où germait la ciboulette aux vastes champs des alentours, allant et venant entre rêves stériles et réalités pragmatiques, songeant aussi intensément à Estelle qu'aux étoiles brillant au-dessus du potager parental, cachant pudiquement ses secrets dans les profondeurs de sa bosse.
 
Il passait ses journées à marcher en pensant à ses ex-conquêtes improbables, qui en soi étaient déjà fort miraculeuses compte tenu de cette "croix de singe" qu'il portait sur le dos. Il se considérait malgré tout chanceux d'avoir pu bénéficier de cette expérience précoce et se sentait réellement privilégié par rapport à son passé de "séducteur maudit".
 
Il déambulait ainsi en vain dans la campagne et parfois dans certains quartiers calmes de la ville, ne dévoilant son affaire qu'aux oiseaux, au vent et aux heures vides. Et cela, tout en espérant confusément faire d'autres rencontres fructueuses sur ses routes de hasard, faisant confiance à la providence, ouvert à toute opportunité pouvant surgir de ses vagabondages.
 
Sauf que, concrètement, il se heurtait à des ombres silencieuses, s'exposait à des regards obliques, se confrontait à des présences distantes : en prenant de l'âge son infirmité devenait de plus en plus outrancière. Ses lourdeurs s'accentuaient, sa démarche simiesque s'empirait, sa tête penchée se rapprochait inexorablement du sol, si bien qu'à force de se courber il semblait vieillir à très grande vitesse. Et faisait encore plus peur à voir.
 
Il cultivait énormément d'idées rassurantes sur lui-même, sur sa situation, son avenir, son destin de bossu. Il lui arrivait de croiser des filles peu avenantes, voire franchement laides. Alors il détournait le pas, fuyant résolument ces tristes représentantes de la malédiction esthétique, pressé de s'envoler vers des horizons plus flatteurs. En aucune façon il n'acceptait de percevoir ses "égales de misère" à travers les visages ingrats de ces laiderons mais plutôt ses exactes opposées, lui qui glorifiait la beauté par-dessus tout. Il éprouvait d'ailleurs un franc mépris pour ces déshéritées indignes de ses aspirations d'esthète.

Pierre savait parfaitement où il allait. Certes il s'égarait à droite et à gauche, stagnait ici et là, s'attardait sur de pesants souvenirs... Pour autant, il ne perdait pas de vue son but. C’est le reste de l'Humanité qui ignorait le sens de son chemin. Pour le moment il tournait vertigineusement en rond dans son ciel peuplé d'effarantes certitudes, loin des terrestres assises des gens visiblement raisonnables qui l'entouraient. Il se voyait comme le plus sage des éconduits, le monde le regardait du coin de l'oeil.

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