mardi 14 avril 2026

38 - Un rêve d'amour

À trois heures du matin Pierre fut visité.
 
Lors de cette expérience mystérieuse, il se vit projeté malgré lui vers un sommet inédit. Cette histoire devait le hanter pour longtemps. Il ressentit la chose comme un voyage initiatique à l'intérieur de lui-même.
 
Profond, étrange et beau.
 
Un rêve d'amour.
 
Un vrai choc pour lui. Après avoir humé sa toute première Marguerite, puis cueilli la seconde fleur nommée Rose qui prit tant d'importance, et enfin tenté de butiner la femme de ménage, il fut confronté à une tout autre "réalité" .
 
Il rencontra l'indicible.
 
Une inconnue aux traits doux, aux yeux tendres et à l'air aimant s'approcha de son lit. Il se leva pour mieux la voir. Belle, claire et paisible, elle le fixait en souriant. Il se sentait sondé, pénétré, aimé par cette présence. Il fut bouleversé par la puissance, la sincérité et la beauté de son regard. Il devinait que cette personne savait tout de lui. Et cela l'ébranla. Mais qui était-elle ? Que faisait-elle donc dans ce songe, si concrète, si proche, si tangible ? Cette fille venait de loin certainement, d'un grand ailleurs, d'un royaume impalpable et idéal hors de sa portée.
 
Puis elle fit un geste incroyable. Se tenant toujours debout face à lui, en guise d'étreinte, elle passa la main sur sa bosse et la caressa. Pour Pierre cet acte aux apparences anodines équivalait à un baiser, à une flamme, à une déclaration amoureuse de la part de la visiteuse.
 
Tout en agissant de la sorte, elle lui adressa ses véritables pensées. Et ses paroles émises en plein milieu de la nuit seront les seules qu'il entendra tout au long de cette scène onirique :
 
— Ce n'est rien !
 
Là, Pierre se brisa. Son coeur explosa. Il fondit en larmes. L'intruse au visage d'ange lui assurait que son infirmité lui semblait n'être "rien", lui faisant comprendre à travers si peu de mots qu'elle percevait sa clarté bien au-delà de sa laideur, plus haut que le gouffre de son dos.
 
Il continuait de pleurer sans pouvoir se retenir. "Ce n'est rien !" La phrase prononcée par l'énigmatique âme soeur résonnait en lui, aussi retentissante qu'une volée de cloches de cathédrale ! Puis la sage amante disparut, l'image se brouilla et le rêveur se réveilla dans le noir du dortoir. Il se redressa au-dessus des couvertures. L’aube n’avait pas chassé les ténèbres, ce qu’il vivait à cet instant se situait entre un fait réel et un état féérique. Autour de lui ses camarades de classe demeuraient plongés dans leur sommeil. Il resta éveillé, dubitatif.

Et s'aperçut que ses joues étaient mouillées.

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