mardi 2 juin 2026

82 - La chair qui complète l'esprit

Marie de son côté avait le sentiment de vivre un ébranlement total de sa féminité. Et tout à la fois un essor vertigineux. Entrée de façon percutante et scandaleuse dans un univers aux antipodes de ses aspirations premières, elle avait immédiatement pris goût à ces flammes. S'y étant jetée avec délices, elle voulait y retourner sans regret. Cette infirmière de nature si réfléchie, de moeurs si chaste et socialement si distante était tombée dans les bras de Pierre sur une simple illumination passagère.
 
Ces choses, si loin d'elle, s'opposaient radicalement à ce qu'elle incarnait depuis sa naissance. Elle rejetait l'idée que cette affaire pût constituer une quelconque offense morale tant au monde qu'à sa personne, mais acceptait par-dessus tout la délectable brûlure que cela lui procurait. Même si ses rêves de toujours se situaient dans des sphères poétiques et spirituelles aussi élevées qu'élégantes, paradoxalement les saillies brutales avec cette espèce de sanglier lui semblaient aller de soi, son corps et son âme ayant glissé naturellement vers le jeune monstre aux épines si séduisantes... Après tout, quelle force aberrante aurait pu interdire ces feux innés, pourvu qu'ils demeurassent dénués de crime ?
 
De quel droit la société jugerait-elle indécent le fait qu'une femme de sa valeur puisse aimer un tel satyre ?
 
Consciente du caractère hors norme de la situation et surtout de l'image ahurissante qu'elle pouvait donner d'elle-même, elle préférait encore assumer sa chute sociale pour pouvoir continuer son envolée personnelle. Seule comptait la hauteur de son ciel, non les vagues du siècle.
 
Éprise de son amant, son unique choix consistait à aller de l'avant, non de refréner ses transports.
 
Qui se douterait d'une telle folie en la voyant manier ses seringues ? Jamais elle ne s'était comportée de la sorte auparavant. Elle avait agi de manière volcanique, et peut-être avec une certaine puérilité, ce qui ne lui ressemblait décidément pas. Dans sa blouse blanche impeccable, elle paraissait fiable, imperturbable, irréprochable. Une vraie adulte responsable, le stéréotype parfait de la soignante à la tête froide, à la chair glacée, aux pensées âpres.
 
Dans sa vie intime elle venait de se découvrir un autre visage, fulgurant : celui d'une gazelle avide des crocs de ce drôle de lion. La proie consentante cherchait à se faire dévorer toute crue par ce bossu doté d'une virilité de fauve. Elle allait donc volontairement bouleverser son existence après avoir succombé au charme de Pierre-le-laid.

Pierre, cet être tellement étrange, malformé, ridicule, petit et définitivement disgracieux... Et pourtant capable de faire mentir les plus solides certitudes.

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