samedi 7 mars 2026

5 - Les regards

C'est surtout à la sortie de la classe que Pierre se faisait remarquer. Les parents d'élèves découvraient ce bambin bossu dont leur avaient parlé leurs propres enfants aux premiers jours de la rentrée. Evidemment, pour ces adultes éduqués il fallait impérativement "faire semblant".
 
Feindre de ne pas voir. Faire croire à une indifférence civilisée. Afficher une froideur policée par rapport à cette inesthétique anomalie.
 
Pas un ne semblait avoir repéré l'infortuné. Alors qu'on ne voyait rien que lui. Impossible, en effet, d'ignorer cet énorme crapaud au milieu des fleurs !
 
Pour autant, pas question pour eux de jeter des regards appuyés ainsi que le font leurs petits diables innocents et décomplexés. Ces grandes personnes ne pouvaient pas se permettre cette ingénuité.
 
Les réactions de ces témoins directs devaient être pudiquement contenues. Ils se forçaient à considérer cette réalité avec retenue, à adopter une attitude réservée. En définitive, ils produisaient la preuve flagrante de leur franche hypocrisie. Mais sans qu'ils ne s'en rendent compte eux-mêmes, individuellement. Secrètement, chacun pensait se cacher derrière son son jeu personnel. En se persuadant que les autres jouaient médiocrement. Et trahissaient leur malaise.
 
Tous se trompaient car tous montraient leur comédie.
 
La fin de l'école devenait un théâtre gênant de mauvais rôles. Nul ne se l'avouait ouvertement, mais il était évident que l'attention générale se déviait imperceptiblement vers le monstre. Quoi de plus humain ? Voilà bien un comportement universel, fort naturel, et qu'on ne saurait raisonnablement condamner. Sauf qu'aucun d'entre eux n'aurait osé admettre ni publiquement ni intérieurement cette vérité.
 
La politique du coin de l'oeil leur paraissait socialement plus acceptable. Comment le leur reprocher d'ailleurs ? L'essentiel est que tout partît de bons sentiments : au fond de leur coeur ils souhaitaient épargner des maux supplémentaires à ce monde de misères.
 
Face à cette odieuse injustice, certains plaignaient les géniteurs avec un mélange de pitié et d'horreur, mesurant leur chance d'avoir engendré de beaux fruits, rassurés et fiers de pouvoir présenter à leurs semblables des merveilles qui ne ressemblaient pas à ce ratage, des oeuvres de valeur contrastant avec cet ignoble barbouillage.
 
Quelques-uns, dégoûtés à la vue de ce Quasimodo miniature, tentaient d'arborer des mines parfaitement impassibles. Leur maladresse ne les empêchait cependant pas d'être sincères. Et contrairement ce qu'on pourrait s'imaginer, ces âmes étaient peut-être les plus généreuses de toutes...
 
Les plus mal à l'aise voulaient absolument faire étalage de leur humanisme de façade. Eux ne détournaient pas décemment la tête, ils la plongeaient dans le visage du gamin avec une totale vulgarité. Exagérément démonstratifs, ils trouvaient mignon, charmant, exceptionnellement chanceux et gracieux ce garçon affligé de la pire des infirmités. Comme si à leurs yeux sa bosse n'existait pas.
 
On aurait dit des arachnophobes notoires s'extasiant ostensiblement, et non sans mièvrerie, sur les joliesses supposées d'une affreuse araignée.
 
Combien parmi ces gens, trop lâches ou trop lucides, étaient dupes de leur numéro suspect ?
 
Le cirque de l'Humanité commençait véritablement sur le dos brisé du gosse.

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