vendredi 15 mai 2026

65 - La bosse de la discorde

Ils se quittèrent en se disant "à demain", comme d'habitude. Sur le chemin du retour Pierre pensa aux conséquences de cet effeuillage avorté. Il venait de franchir la première étape importante de son histoire amoureuse. Une aventure nuptiale audacieuse, aussi émouvante que périlleuse. Une expérience ambiguë, troublante et incongrue avant l'embrasement, la fuite ou l'inertie. Ou plus exactement, un prudent effleurement des corps afin d'éprouver et la chair et les âmes. Une tentative de rapprochement, grotesque mais nécessaire, de deux êtres singuliers. L'un ému par la beauté, l'autre par la laideur.
 
Il avait immédiatement senti qu'Estelle avait été ébranlée par la vision de sa bosse dénudée. Comment aurait-elle d'ailleurs pu faire abstraction d'une telle énormité ? Le constat, certes cruel, fut néanmoins sans surprise pour lui. Il s'attendait à ce choc.
 
Le soir au dîner ses parents l'interrogèrent. Son père, sous prétexte d'humour, osa une question indiscrète :
 
— Tu ne t'es pas mis à dos la pauvre fille que tu fréquentes, à en juger par ton air contrarié ?
 
La mère intervint :
 
— Laisse-le manger sa soupe tranquillement, pour une fois qu'elle est bonne ! J'y ai ajouté un peu de ciboulette, ça relève le goût.
 
Pierre regardait son reflet dans le bouillon sur lequel il était penché. Et en effet, il trouvait sa mine soucieuse. Il ne cessait de songer aux fâcheuses répercussions de ce dévoilement dorsal. La belle allait-elle préférer s'envoler vers de plus flatteuses hauteurs, l'abandonnant à sa solitude de bossu, ou accepter de continuer d'explorer cette voie si peu engageante, la seule qu'il pût lui proposer ? Allait-elle retourner à son initial épouvantail, beaucoup plus séduisant que lui, finalement ?
 
Par bien des aspects l'effigie de bois, son double idéalisé en somme, lui faisait concurrence dans le coeur de l'amante. Au début cette dernière avait tout naturellement compris l'immense avantage de remplacer la caricature par l'humain. Sauf que le vivant se révélait davantage puant, trivial et inesthétique. Parfaitement conscient de cette rivalité entre l'éclat de l'inanimé et la misère de son anatomie débile, Pierre s'inquiétait. Il ne remettait nullement en cause le possible choix d'Estelle de se jeter dans les bras rassurants de son amour spectral, demeuré planté au même endroit, fidèle au poste, droit dans ses bottes de vigile pétrifié.

Après avoir ingurgité son bol, ayant perdu tout appétit le jeune infirme partit se coucher.

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