Malgré les graves circonstances, le temps était aux anges. L'enfant avait
l'âge des sourires éthérés, des jours aériens, des babillages sans péché.
Il baignait encore dans ce ciel qui venait de le déposer dans sa crèche.
Pour l'heure, le petit corps tordu brillait tel un diamant au fond de ses
langes. La larve humaine dans son état puéril présentait un aspect enchanteur et
était plutôt belle à regarder, son infirmité ne se manifestant qu'en
germe.
Certes on voyait la difformité, cependant les risettes de l'infortuné
l'éclipsaient partiellement. L'astre se levait sur le monde : il éblouissait
spontanément les regards posés sur lui. Cette prime lumière suffisait à rendre
momentanément invisibles ses cratères noirs.
Les parents vivaient le meilleur, en attendant le pire.
Au fil des mois, cette chose précieuse se ternirait, ses rondeurs et
mollesses se changeraient en angles secs, en lignes grotesques, en disgrâces
osseuses. Définitivement. La bosse apparaîtrait de plus en plus évidente. La
dysharmonie anatomique s'accentuerait, ils le savaient. Le bourgeon se
transformerait en ronce, ils s'étaient préparés à cette fatalité. Puisque
l'étoile devait bientôt pâlir, autant profiter de son éclat éphémère.
Finalement ils se rendirent compte que leur drame prenait progressivement
des apparences acceptables. De manière rassurante, l'épreuve semblait tourner à
la routine. Le malheur qui s'invite ainsi dans les vies, se logeant entre les
murs et s'installant dans les habitudes, devient naturellement supportable,
contre toute attente.
Les plus cruelles injustices ne sont pas si mal faites que l'on croit...
Elles renferment en elles les ténèbres et le flambeau, le gouffre et le sommet,
l'amertume et le miel, le poison et son antidote. Le glaive du sort transperce
les êtres tout en leur proposant une parade. Il fracasse ses victimes et leur
offre une armure tout à la fois. Il provoque la blessure et puis il la panse. On
devine qu'un sens est caché dans les profondeurs de la nuit, que des hauteurs
couvent dans l'abîme.
Pierre grandira. Il sera bossu, meurtri, laid,
Accablé par la naissance, il ne sera nullement épargné au cours de son
existence. Ou il avancera, ou il reculera. Il décidera lui-même ce qu'il fera de
sa différence : soit un naufrage, soit une réussite. Mais peut-être aussi, une
insipide aventure. Ou même rien du tout.
Son choix le concernera lui seul.
Et pauvre de ses tares et misères, riche de ses rares feux, comme chacun de
nous sur cette Terre, il devra trouver son chemin.